Aziliz Gouez : l’urgence européenne​​​​​​​

​​​​​​​Aziliz Gouez figure en bonne place sur la liste Place publique-Parti socialiste pour les élections européennes. En dehors des enjeux électoraux, l’ancienne « plume » du président de la République d’Irlande nous livre son regard sur l’Europe.

Aziliz Gouez a grandi dans le pays de Redon, où ses parents avaient une exploitation agricole. Elle a des racines en Léon et dans le vignoble nantais. Diplômée de Sciences-Po Paris, elle fait ensuite des études d’anthropologie à l’EHESS, puis à l’université de Cambridge. Elle a travaillé pendant cinq ans aux côtés de Jacques Delors à la fondation « Notre Europe ». « Embauchée au lendemain du non au référendum de 2005, j’y ai développé un programme de recherche sur l’identité européenne, pour reprendre prise avec le quotidien des Européens. J’ai travaillé en Pologne, Roumanie, Slovénie et j’ai vécu un long moment en République serbe de Bosnie, ce qui m’a familiarisée avec les réalités de l’Est européen. » Installée ensuite en Irlande, elle devient pendant quatre ans la « plume » du Président irlandais, le poète Michael D. Higgins. « Une véritable expérience d’élargissement identitaire, car j’ai façonné les mots du représentant d’une nation qui n’est pas ma patrie d’origine, dans une langue, l’anglais, qui n’est pas ma langue maternelle. J’ai appris à penser en plusieurs langues. »

Aujourd’hui, elle a décidé d’entrer pour la première fois dans l’arène électorale, avec Place publique et le Parti socialiste. « En Irlande, il n’y a pas de parti raciste. J’ai choisi de revenir en France pour croiser le fer avec l’extrême droite, mais aussi avec les artisans du statu quo libéral, qui restent sourds aux demandes de changement qui montent des quatre coins du continent. J’ai décidé de mener cette campagne sur les cinq départements bretons, car c’est ce territoire que j’espère représenter à Bruxelles. »

Que représente pour vous la Bretagne ?

La Bretagne, c’est d’abord le pays de mon enfance, une enfance passée en plein air sur une petite exploitation de vaches allaitantes. C’est une relation intime avec une terre de bocage que j’ai beaucoup arpentée. Cette Bretagne sensuelle, c’est aussi une musique qui me démange les pieds quand je l’entends. Et c’est une langue que je ne parle pas à mes enfants, qui sont déjà trilingues (français, anglais, gaélique), mais que je leur transmets par le chant, les gwerzioù.

À un autre niveau, la Bretagne est pour moi une grammaire politique et un parti pris identitaire. Une grammaire forgée par les luttes de mon entourage familial : combat pour la langue bretonne et la réunification, lutte contre la centrale nucléaire du Carnet, défense des paysans et de leur autonomie face au poids des structures.La Bretagne incarne pour moi l’esprit d’initiative et la capacité d’action collective – une aptitude très précieuse à se mobiliser pour maîtriser les conditions de notre prospérité économique et culturelle.

Enfin, la Bretagne symbolise à mes yeux une vision positive, hospitalière et généreuse de l’identité. L’identité bretonne, c’est la conciliation de l’enracinement et de l’ouverture, une articulation intelligente des appartenances, du local à l’européen. Le meilleur antidote à ceux qui aujourd’hui conjuguent l’identité au singulier.

Pourquoi s’engager aujourd’hui ?

Parce que je suis habitée par un sentiment de grande urgence face à la situation actuelle de l’Europe. L’idée européenne est désormais menacée de mort subite par les nationalistes : ceux qui veulent détruire les instruments de coopération entre les peuples européens et qui prétendent que la réponse aux grands défis du XXIe siècle réside dans le retour aux frontières nationales. À l’heure où les menaces, les défis et les pouvoirs sont transnationaux, je crois au contraire que nous avons plus que jamais besoin d’un contre-pouvoir qui soit transnational.

Mais le projet européen est tout autant menacé par la mort lente que propagent les partisans du statu quo, M. Macron et ses amis libéraux, qui ne s’émeuvent ni de la flambée des inégalités ni des excès du capitalisme financiarisé. Remettre la cohésion sociale, les communautés rurales et les villes oubliées au cœur de nos politiques communes européennes, telle est bien la mission essentielle du prochain Parlement européen.

Vous avez choisi de limiter votre campagne aux cinq départements bretons ?

Oui. La suppression des circonscriptions européennes et le passage au scrutin de liste nationale décidé par M. Macron sont une aberration à l’heure où les citoyens demandent plus de proximité. J’ai choisi de me concentrer sur la Bretagne parce que ce sont les intérêts des agriculteurs, des entrepreneurs, des pêcheurs et des habitants des communes rurales bretonnes que je veux défendre à Bruxelles. C’est à eux que je veux pouvoir rendre des comptes.

Vous êtes plutôt critique sur Emmanuel Macron et La République en Marche ?

Je considère qu’un vote pour LREM est un vote européen inutile, tant le Président français est aujourd’hui isolé en Europe. Il n’a pas su construire les alliances nécessaires au niveau européen pour pouvoir peser sur les grandes orientations communes, préférant s’enferrer dans un tête-à-tête diplomatique avec l’Allemagne sans obtenir aucun résultat. Il a ainsi épuisé en un temps record le crédit et les espoirs qu’avait suscités son élection. Aveuglé par sa pratique verticale du pouvoir, il n’a pas compris que l’Europe avait changé et que pour faire vivre la démocratie européenne, il fallait parler à une multitude d’acteurs, non seulement les autres gouvernements, mais aussi les corps intermédiaires, les régions, les partenaires sociaux, les ONG et les mouvements citoyens qui fleurissent sur le continent.

La vérité, c’est que le petit groupe libéral que LaREM s’apprête à rejoindre au Parlement européen ne sera qu’un partenaire mineur des futures coalitions qui feront la législation européenne. Place Publique a choisi au contraire de faire cause commune avec le Parti socialiste dans cette élection, et de rejoindre le groupe des sociaux-démocrates au Parlement, précisément pour pouvoir peser sur les rapports de force lors de la prochaine législature.

Qu’est-ce que Place publique ?

Place publique est un parti politique que nous avons fondé à l’automne dernier avec la volonté de reconstruire la démocratie « à hauteur d’homme ». En l’arrimant à tous les combats d’avenir qui sont aujourd’hui menés sur le terrain – pour la solidarité, la participation citoyenne, la préservation de la biodiversité, et tout ce qui fonde notre vie commune. Contrairement au « ni droite ni gauche » de Yannick Jadot, nous voulons mettre la transition écologique au service de la justice sociale, en tenant ensemble les deux échelles incontournables que sont le local et l’européen.

L’avenir ?

Nous vivons une période étrange. Nous voyons progresser toutes sortes de nouvelles utopies contradictoires, avec d’un côté l’animalisme, qui proclame l’égalité entre hommes et bêtes, et de l’autre le transhumanisme, qui voudrait faire de l’homme un dieu, un immortel. Pour ma part, je crois que ce qu’il s’agit de sauver, c’est surtout le vieil humanisme européen, cette promesse d’un monde hospitalier pour tous, humains et non-humains, migrants et « racinés ». La promesse d’un juste équilibre entre l’homme et la nature. Une réconciliation entre éthique, économie et écologie.

Propos recueillis par Erwan Chartier