Chronique : le Game of Thrones breton

Lorsque j’ai évoqué en classe l’importance des Bretons dans la gouvernance française depuis 1946 – et principalement leurs agissements –, mais aussi leurs alliances politiques, économiques et surtout familiales, un de mes élèves, G…, n’a pu s’empêcher de s’exclamer : « Mais c’est Game of Thrones », faisant bien sûr allusion à la célébrissime série anglo-saxonne médiévale fantastique, reposant sur les livres du scénariste George R.R. Martin, racontant les trajectoires de différents personnages, souvent princes et nobles, dans un monde de type féodal, leurs alliances, leurs conflits, leurs turpitudes, car rien, absolument rien, ne les empêchent d’atteindre leurs buts. Ayant lu tous les livres (une bonne trentaine), vu tous les épisodes, je ne peux qu’admirer, en modeste historien de la Bretagne médiévale, la virtuosité de l’auteur à manier les généalogies de ses personnages et de leurs dynasties.

Je dois vous avouer que j’ai été un peu surpris par la remarque de ce brillant élève. Je ne faisais que parler d’influence de ce que certains nomment le lobby breton sur les institutions de la République ; influence du Celib (des années 50 à 70), influence dont ont hérité à la fois le Club des Trente et l’Institut de Locarn, même si les conflits de personnes à l’intérieur de ces très discrètes associations ont particulièrement réduit leurs moyens d’existence. Il y a bien aujourd’hui le Club Erispoë, association d’élèves bretons des grandes écoles parisiennes, dont les membres commencent à peupler la haute administration de la République. Il y a bien sûr des personnalités bretonnes, Louis Le Duff, Vincent Bolloré, Michel-Édouard Leclerc, François Pinault, Jean-Yves Le Drian…, mais franchement, ils sont bien peu nombreux. Et, même si j’ai beaucoup de respect pour certains d’entre eux, ils commencent à avoir de l’âge. Et puis, force est de constater qu’ils n’arrivent pas à obtenir la réunification de la Bretagne (bien sûr la Bretagne à cinq départements).

Et pourquoi n’y arrivent-ils pas ? N’est-ce pas la faute à des comportements du type « Games of Thrones », coup bas, luttes fratricides, combats de type féodal. Chacun veut garder son pouvoir, sa baronnie, être le monarque, quitte à faire des alliances contre nature. Et pour les Bretons, ce n’est pas nouveau. George R.R. Martin a puisé son inspiration dans l’histoire féodale anglaise dans laquelle on trouve de très nombreux Bretons, ne pas oublier que les Stuarts sont d’origine bretonne, tout comme les Fitzalan, actuels ducs de Norfolk. Sur les vingt-cinq signataires de la Grande Chartes de 1215, premier acte de la démocratie anglaise, j’en ai identifié huit d’origine bretonne. Cet auteur a trouvé des idées dans l’histoire de la Bretagne, bien mieux connue dans les universités anglo-saxonnes que dans celles de Bretagne. Pendant tout le Moyen Âge, la Bretagne n’a pas été dirigée par une dynastie ducale, mais par deux ; l’une au Nord, les descendants en ligne masculine du duc Geoffroi Ier (mort en 1008), les Eudonides (branches cadettes de la maison de Rennes), nommés au début du XIIIe siècle les Avaugour dont héritèrent, au début du XIVe siècle, les Penthièvre ; l’autre au Sud, les ducs et duchesses de Bretagne, descendants en ligne féminine de ce même duc. En fait, les conflits durèrent jusqu’aux guerres de la Ligue, c’est-à-dire jusqu’au début du XVIe siècle. Ils ensanglantèrent la Bretagne et permirent aux grandes familles féodales de prendre beaucoup d’indépendance, surtout en s’alliant avec les rois de France. La puissante duchesse de Bretagne, Anne de Bretagne, leur fit face toute sa vie. Elle dut se marier avec le roi de France pour s’imposer, mais ce fut en vain, car elle perdit. Sa colère fut immense lorsqu’elle accepta, contrainte et forcée, le mariage de son héritière avec François, le futur François Ier, proche parent de cette féodalité bretonne, qui peuplait la cour des rois de France depuis le roi Louis XI, et dont certains membres furent des ministres royaux (comme Pierre de Rohan-Gié). François Ier annexa le duché de Bretagne à son royaume de France en acceptant un compromis avec les grands seigneurs bretons, ses cousins : à lui, l’argent et l’armée bretonne, à eux le pouvoir en Bretagne. Malgré quelques aménagements au profit du roi, ce compromis perdura jusqu’à la Révolution, et bien au-delà même, jusqu’à aujourd’hui ? Peut-être, sans doute, certainement ! N’oublions pas que le duc de Rohan, héritier de la plus puissante famille féodale de Bretagne, fut président du conseil régional de Bretagne de 1998 à 2004.

Frédéric Morvan, Historien, président du Centre d’Histoire de Bretagne