Le destin inuit d’Anne Quéméré

Anne Quéméré s’entraîne actuellement en baie d’Audierne pour la Yukon River Quest

Lors de ses expéditions en solitaire à travers l’Atlantique et le Grand Nord, Anne Quéméré ne s’est pas seulement confrontée à l’immensité des océans ou de l’Arctique. Ses expériences ont aussi éveillé chez elle l’envie de protéger l’environnement culturel des peuples fragilisés.

Il ne passe pas une journée sans qu’Anne Quéméré ne pense à son bateau, Arctic Solar by ICAD, pris dans les glaces sur une grève à l’entrée du Nunavut, un territoire inuit indépendant traversé par le fameux passage du Nord-Ouest. Pour sauver sa vie, échapper aux grizzlis et à une tempête majeure, en juillet 2018, après avoir couvert un tiers du parcours, elle a dû accepter d’être secourue par une équipe de scientifiques américains qui se trouvaient sur place en se promettant de revenir dès que possible chercher son bateau. En fin d’été, l’espoir vient du Soleal, un paquebot de la Compagnie du Ponant qui propose à Anne de l’emmener au cœur du Grand Nord.
Cependant, pour la deuxième année consécutive, le passage reste fermé. Artic Solar passera l’hiver dans les glaces. Qu’à cela ne tienne, Anne recommencera, à l’été 2019, peut-être.

La révélation inuit

Mais à l’entendre évoquer le Grand Nord à la terrasse ensoleillée d’un café d’Audierne, on devine rapidement que tandis que son bateau tirait son énergie du soleil arctique, le regard clair d’Anne Quéméré s’illuminait d’une autre lumière : celle du peuple inuit, placé sur son chemin comme une évidence.
« C’est en Arctique que j’ai vraiment compris ce qu’était un peuple, l’importance de sa langue, de son histoire. J’ai compris beaucoup de choses qui m’avaient été transmises, notamment par ma grand-mère, Marie-Yvonne, qui, en Bretagne, s’était battue pour la langue et pour l’environnement, notamment contre le remembrement, des choses dont je n’avais pas vraiment mesuré l’importance. »
Jeune, Anne est davantage attirée par le Nouveau-Monde – elle vivra d’ailleurs une dizaine d’années aux États-Unis, travaillant comme guide touristique. Fascinée par la mentalité de pionnier et l’audace des Américains, elle en reviendra avec la certitude que rien n’est impossible. Son retour dans le pays de Quimper, d’où elle est originaire, au moment des fêtes de Brest 2000, lui révèle la force de son lien avec la Bretagne. « En naviguant avec mon père sur la yole qu’il avait construite, j’ai été éblouie par l’environnement, l’ambiance collective de ces grandes fêtes et une foule de petits détails, comme le bruit des avirons sur le bois. »
Revenir pour mieux partir
Ce retour à la mer et au pays lui donnera aussi l’envie de nouveaux départs. Elle y trouvera l’inspiration à l’origine de sa prodigieuse série de transatlantiques nord et sud à la rame, puis à bord de l’OceanKite.
Une pluie de records et une célébrité qui ne lui font pas perdre le nord. Bien au contraire. C’est en préparant sa traversée du passage du Nord-Ouest entre Pacifique et Atlantique, en 2014, qu’elle séjourne à Tuktoyaktuk, dans les territoires du nord-ouest canadien, et se lie d’amitié avec Sister Fay, une religieuse retraitée. « Elle m’a ouvert les portes de sa communauté et fait comprendre beaucoup de choses, sur les Inuits et sur mes racines. » Par hasard, Anne y découvre la tombe d’un missionnaire breton, le père Le Meur, décédé en 1985.
Avec la même opiniâtreté que pour ses expéditions, elle découvre un film tourné par l’ORTF en 1972, présentant le prêtre breton qui, le soir, pour se délasser, écoutait la chanteuse léonarde Éliane Pronost dans le silence de l’Arctique. « Il avait vu l’acculturation et le déclin de la langue des Inuits, dialectisée entre communautés », explique Anne Quéméré. » En Bretagne, elle rencontre la famille du prêtre originaire de Saint-Jean-du-Doigt et accède à ses archives. Elle en tirera un livre, L’Homme qui parlait juste, le nom que lui avaient donné les Inuits dans leur langue. Un ouvrage qui a tout du passage de relais entre le missionnaire et la navigatrice pour qui l’existence du père Le Meur « est un magnifique hommage à tous ceux qui défendent avec humilité et détermination les peuples les plus isolés de notre planète ».
Lorsqu’en hiver, elle montre le film de 1972 aux habitants de Tuktoyaktuk, l’émotion est partagée et Anne est bel et bien acceptée. « En approfondissant les liens avec eux, en les observant, en les écoutant, j’avais l’impression de retrouver ma grand-mère. Leur taux de suicide, l’une des résultantes de l’acculturation, qui est un des plus élevés au monde, m’a particulièrement touchée. Dans leur mal-être, leur sensibilité et même leur langue, j’ai découvert des points communs et la même structuration mentale. D’ailleurs, en inuktun comme en breton, on commence toujours par l’élément principal de la phrase. »

Réparer une erreur

« À travers le père Le Meur et les Inuits, j’ai compris qu’on pouvait s’éloigner de son pays sans pour autant l’oublier, voire prendre conscience de beaucoup de choses avec le recul nécessaire. » Plus récemment, lorsque la ministre des Affaires européennes, Nathalie Loiseau a expliqué que le gouvernement Macron ne ratifierait pas la charte des langues régionales, car elles ne seraient pas une priorité, le sang d’Anne Quéméré n’a fait qu’un tour.
« J’ai immédiatement décidé de m’inscrire en formation longue de breton à la rentrée, explique-t-elle. Je pense que nous devons nous réapproprier ce qui nous appartient. Je pense que nous sommes nombreux, qui avons atteint la quarantaine ou la cinquantaine, à avoir été blessés par ces propos et à vouloir réagir. Anne Quéméré établit un autre parallèle avec son peuple d’adoption : « Comme nous, les Inuits sont divisés, ils se chamaillent pour des peccadilles, mais face à une menace extérieure, ils se rassemblent, retrouvent leur force. Même si je pense que les Inuits et les Amérindiens s’en sont rendu compte trop tard, je trouve ça très fort. C’est pour ça que pour moi la Bretagne est une nation et que nous sommes arrivés jusqu’ici, quand d’autres ont disparu. Beaucoup d’entre nous ont désormais conscience qu’abandonner notre langue, notre culture, toute notre richesse intérieure était une erreur qui peut être réparée. »

La ruée vers l’or

Le long des côtes du cap Sizun, Anne Quéméré s’entraîne actuellement pour son prochain retour dans le Grand Nord. Du 26 au 29 juin, elle participera en effet à la Yukon River Quest une course de kayak de 715 km à parcourir en 84 heures, imaginée pour fêter le centenaire de la ruée vers l’or dans la région du Klondike.
« J’y vais pour la course, mais aussi pour revoir le Yukon, ses magnifiques méandres et cette nature incroyable, les maisons de pêcheurs, les falaises de calcaires et les
grizzlys. »

Yann Rivallain